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Nous avons perdu lou papé.

Il y a un mois, AVC. Je l'ai retouvé dans la cuisine, allongé sur le flanc sur le sol froid de la cuisine. J'ai reconnu tout de suite les signes de l'AVC. La bouche tordue, l'aphasie. Alors, tandis que j'avais le téléphonne collé à l'oreille, je me suis allongée en chien de fusil derrière lui. Une main sous sa tête qu saignait doucement.

Essayer de rassurer, de réchauffer. Je n'avais jamais eu de contact physique comme ça avec lui. C'était tout à coup comme un enfant à cajoler.

Et je l'ai serré sinon fort, du moins, si intensément.

Rester ferme, rassurer un peu la grand-mère de mon mari qui a 91 ans et qui gémissait, terrorisée, sur sa chaise. Elle a perdu, jeune fille, son papa de cette façon, et l'histoire se reproduit cruellement devant ses yeux. J'arrive à la décoller de sa chaise. Il faut qu'elle se calme, qu'elle appelle mon fils, qu'il m'apporte une couverture, son grand-père se glace. C'est vrai qu'il est vraiment froid, ce carrelage.

Les secours mettront vingt minutes à arriver. 20 minutes à bercer ce grand corps qui s'est fragilisé, ces dernières semaines. Qui a fondu. Qui s'est grisé.

Je crois que mon garçon arrive à se rassurer un peu de me voir si ferme. Pourtant, avant que les ambulances partent, ils seront restés une heure trente sur place, je réclame pour lui le droit de voir son grand-père. Il a peur de ne plus le revoir.J'apprendrai plus tard que la mémé lui dit silencieusement au revoir. Il a 77 ans, elle le connait depuis 65 ans. Elle l'a adopté comme son fils.

Transfert à Marseille, en hélicoptère, ou à Cavaillon, au plus près. Le choix cornélien paralyse tout le monde. Finalement, inopérable, ce sera Cavaillon, puis Marseille quelques jours plus tard. Les jours passent, avec des montagnes russes d'espoirs et d'inquiétudes. Les investigations cardiaques sont mauvaises, il faudra enlever la prostate. Finalement, pose d'un petit ressort et en attendant un changement de valve un mois plus tard, un jeudi matin, trois semaines après l'AVC, nous apprenons qu'il rentrera samedi.

Nous courrons dans les rosiers. Vite, biner, biner pour lui faire la surprise d'un jardin tout neuf!

17H30. Mon mari appelle. Le lit est vide. Mais on le rassure: il est opéré pour la pose d'une pile d'urgence. Il respire. Un peu. Son papa remonte, il va plutôt bien, ils discutent.

Puis il s'étouffe. La plèvre saigne. 2 litres et demi de sang dans les poumons. J'accoure à Marseille. A minuit et demie, tout est fini.

Pour les enfants, c'est le second décès familial en un peu plus d'un an. Ils n'avaient jamais été confronté à la mort auparavant.

Il me semble toutefois que c'est différent. Il y a le manque, le chagrin, et pourtant une certaine paix.

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Voilà un homme qui a eu une vie bien remplie. Qui a bâti. Qui a versé une belle obole à la société dans laquelle il évoluait. Combattant à Chypre. Cheminot à 14 ans. Très tôt à la retraite, et très engagé auprès des pompiers, de la croix-rouge, puis des jeunes joueurs de foot de sa ville, puis de la FFF (fédé de football). Je le revois, il y a 15 ans, transportant ses grosses malettes pleines de dossiers de mutations à régler tard le soir et tout le week-end. Une belle plume, aussi. De la verve et du verbe.

Oui, c'est différent de ce que j'ai connu. Ce n'est pas une tante écrasée par un camion à 22 ans qui laisse un petit garçon de 2 ans. Un oncle rongé d'alcool et de chagrin qui choisit la mort par médicaments, un amoureux qui se fait faucher par une voiture à mes côtés. Un cousin qui se tue à moto dans un tunnel. Une grand-mère abandonnée par sa famille qui s'éteint seule à l'hôpital alors que je vis à plus de mille kilomètres et que mon petit dernier vient de naître. Un petit frère qui s'en va dans une explosion la nuit de Noël.  

C'est lou papé qui nous a quittés.

Lorsque j'ai perdu ma première grand-mère, je venais d'avoir 23 ans. jJétais toute fraîche maman et je me trouvais bien jeune pour perdre ma grand-mère-maman.

Mes enfants le sont encore bien plus.

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Bien sûr, notre foi nous aide. Tellement.

Dans notre église, on nous recommande une attention particulière aux annales. César a passé des heures à noter, dans son cahier, les histoires de son grand-père. Quel trésor aujourd'hui!

Il y a des inquiétudes, comment va-t-on faire, lui qui s'occupait de tout, pour son épouse et sa belle-mère? Mais toute cette organisation bouleversée ne saurait cacher une évidence: une vie bien remplie. Et une double affirmation à la question posée par les dieux aux égyptiens qui venaient de passer à trépas.

-"As-tu éprouvé du bonheur dans ta vie? En as-tu procuré?"

Avec son portable, César a filmé son grand-père quelques jours après son hospitalisation. Je n'ai pas encore eu le coeur de la visionner, mais signe prédestiné, à la fin, il dit au revoir en faisant signe de la main. Mon fils. Tu as bien fait les choses.

Toute la famille a pu lui dire au revoir, son corps est revenu quelques jours dans sa maison avant de finir sa vie mortelle dans le très beau caveau familial qu'il a construit il y a tant d'années. Un joli cimetière preovençal où je retrournerai volontiers avec les enfants.

Adiésas, lou papé.

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