L'apprentissage auto-géré est un mode d'instruction informel, en famille.

En famille, plutôt que "à la maison". Parce que la maison et les référents qui s'y trouvent ne sont qu'un pan de mur de la "maison de l'instruction".

J'aime beaucoup le terme d'"apprentissage autonome", utilisé en Angletterre, ou mieux encore, "apprentissage naturel", que l'on emploie en Australie.

Quelques chiffres...

Un enfant qui est naturellement baigné dans une société de type culturelle comme la nôtre apprend en permanence. Des études ont été réalisées sur le taux moyen de mémorisation. On passe de 5% pour les apprentissages formels, à 50% pour les groupes de discussion, et 90% pour l'utilisation immédiate de la connaissance et l'enseignement à autrui. On peut donc en conclure que l'apprentissage scolaire est surtout efficace pour...l'enseignant qui pérénnise à fond ses acquis. L'école est donc un réservoir naturel protégé de culture, que l'enfant ne pourra découvrir que de loin, en conservant 5% du patrimoine côtoyé.

Programmation, formatage,...

On n'instaure pas un programme pour enseigner la parole à un bébé qui vient au monde, nous sommes tous prédisposés à nous imprégner et à maîtriser la culture dans laquelle nous baignons. Autant qu'elle soit la plus proche de la réalité...

C'est la raison pour laquelle je mets le plus possible les enfants en contact avec des "adultes référents". Anaïs a déjà assisté à des conférences très intéressantes, où on ne trouve malheureusement pas souvent d'autres jeunes, trop "gavés" par l'école. Il est arrivé que je ne puisse pas l'accompagner, mais il y a toujours d'autres adultes, voire même le conférencier, qui sont ravis de voir le public varier et qui l'accompagne volontiers dans sa découverte.

La conversation sociale

C'est l'apprentissage au travers de la conversation sociale (voir Alan Thomas). Il n'y en a pas à l'école. Il y a des conversations entre pairs, il y a une relation enseignant/élève très figée. Mais poas de conversation sociale, c'est-à-dire une conversation avec une personne qui connaît quelque chose que vous pouvez apprendre.

Une expérience de formatage éducatif

Je me souviens d'avoir organisé, lorsque j'étais en première année à l'université (j'avais été élue déléguée), un diner, plutôt chic, dans un resto pour changer des traditionnelles gargotes étudiantes. J'avais soigneusement étudié le prix du menu avec le restaurateur afin qu'il soit abordable à nos bourses maigres, et réussi à déplacer la quasi totalité de nos enseignants. Le succès fut mitigé auprès des étudiants. Les profs sont une caste, les élèves une autre et on ne mélange pas les deux. In fine, pourtant, ce fut un dîner très agréable et décontracté pour ceux qui ont eu la curiosité de venir, et un autre dîner fut programmé. Les enseignants ont joué le jeu de l'informalité, et c'était vraiment agréable d'avoir une relation différente, le temps d'un soir. C'est là que je me suis aperçue que les réticences et les blocages venaient surtout des jeunes eux-mêmes, conditionnées et formatés. Evidemment, je n'avais pas ce souci, ayant décroché de l'école traditionnelle à 16 ans pour suivre mes propres voies. Le décalage avec les autres étudiants était parfois pesant mais la liberté que je ressentais était décidément sans prix.

Comment cela fonctionne

Il est vrai que l'apprentissage autonome, naturel, oblige à repenser l'univers dans lequel évolue l'enfant. Afin qu'il puisse y avoir une efficacité d'imprégnation. C'est ce qui m'a incitée à me tourner vers du matériel pédagogique concret, et vers la méthode montessori.

Dans une famille nombreuse comme la nôtre, si on veut privilégier à la fois l'individualisation et l'informalité, il faut pouvoir consacrer à chacun un moment personnel, et donc laisser les 4 autres enfants s'organiser. C'est là que se met en place le partage de savoirs et de compétences dans la fratrie. Les uns découvre par émulation ( démonstration: 30% de mémorisation et utilisation immédiate, 90%) et les autres pérénnisent (mémorisation à 90%, donc!), par "enseignement".

"L'enseignement à la grecque"

Le "groupe de discussion" s'apparente chez nous à ce que j'appelle mon "enseignement à la grecque"

Cela fait référence à Socrate (dont la mère était sage-femme), qui d'ailleurs n'écrivit jamais rien (un bon argument pour l'inspecteur...), à Platon, au bois sacré du héros académos. A Aristote.

La connaissance ne s'ingurgite pas, on ne peut en gaver un être humain, elle se découvre, se redécouvre, on se l'approprie, on peut être aidé à l'accoucher. Sans plus. Contrairement à l'expression consacrée, un savoir ne se transmet pas. Ou plutôt, il se dilue dans la transmission, c'est un gaz volatil...

L'éducation morale (et religieuse, pour nous), intellectuelle et politique, la différence entre opinion juste et connaissance véritable -et l'indispensable "élenchos" préalable (méthode d'investigation par questions/réponses)- et plus sont notre "programme"...

Plagiant modestement Aristote, l'éducation à la grecque (à ne pas confondre avec les champignons du même nom, spécialité...belge), est inscrite sur les pas du déambulatoire construit à Athènes au milieu d'un bosquet. Notre gymnase à nous c'est le canapé, la table du salon, une promenade. Tout part d'une question, on développe, je suis la doula de mes enfants, pas leur instructrice, enfin, il m'a fallu du temps pour en arriver là. Je leur apprends à douter, à argumenter, à réfléchir...partant de ce qu'ils ont en eux et en sachant m'effacer tant que ce faire se peut pour qu'ils deviennent autonomes dans cette démarche.

Lapbooks

Pour ce qui est de la connaissance au sens académique actuel du terme (quel grand écart avec la signification primitive du mot et quelle manipulation de sens!), les enfants la piochent eux-mêmes  dans l'univers scribal ou oral gigantesque qui les entourent, et surtout, ils apprennent à l'utiliser. Puisque nous ne sommes pas tous de petits Socrates, je cherche un moyen de leur faire écrire ailleurs que sur un brouillon jeté à la poubelle tout ce qu'ils apprennent, c'est la raison pour laquelle je m'interesse aux Lapbooks, qui ont l'air de leur convenir.

Qu'est-ce que cela donne?

Voila, c'est difficile de résumer, parce que cela se vit au quotidien. Le peu de mathématiques qu'Anaïs a pu maîtriser trouve sa source là: dans nos dicussions sur la logique, et les lois universelles de mathématiques, qui est une branche de la philosophie au départ. Parce que dans l'état de stress où cette matière vue scolairement la met, tout se délite: elle n'arrivait même plus à additionner une fraction la veille de son brevet des collèges.

Toutefois on peut vivre "dans" le monde sans être "du" monde. Revendiquer l'IEF et même le unscho mais accepter de passer un examen qui sanctionne (rien que le mot fait mal) une somme de connaissances, la maîtrise d'un métalanguage et de techniques totalement coupées du réel, mais qui sont la porte ouverte à un univers merveilleux: celui de l'étude, ou à un univers pratique: le monde du travail.

Unschooling?

D'aucuns diront ainsi que la pratique du unscho véritable est impossible en France, car contrairement à la législation, ce n'est pas l'instruction qui est contrôlée, mais bien souvent, au mauvais vouloir d'un inspecteur, la conformité avec les programmes de l'éducation nationale, souvent obsolètes et déconnectés à la fois de la réalité et de la culture commune. Jusqu'ici, nous, nous y sommes parvenus.

Mais il faut aussi jongler avec les codes de société, et se donner les moyens de réaliser les aspirations de chacun: vouloir entrer dans une grande école de journalisme ou enseigner l'histoire à l'université implique de passer le BAC! Vouloir se professionaliser dans la danse classique implique de réintégrer une école (conservatoire,...) à un moment donné. Nous réfléchissons donc à structurer les apprentissages un peu différemment l'année prochaine. Le résultat de nos cogitations à la rentrée.

Last but not least

Ce matin, un merveilleux exemple d'apprentissage informel avec Héloïse: une "leçon" sur les carrés et l'épaisseur avec des plaques de légos. Anaïs est en Belgique, César et Jeanne en stage de tennis, Ulysse s'est rendormi, je lis sur le canapé ( je prépare ce billet) et Héloïse joue tranquillement avec les bacs de légos. Joue? L'enfant est en permanence en situation d'apprentissage! Elle s'empare de 3 plaques et vient me trouver pour "m'expliquer". Je corrige discrètement les mots, j'en ajoute un nouveau (épais/épaisseur), et voilà! Une belle leçon de géométrie à 4 ans. 10 minutes.