Il est midi et demi, nous sommes à la plage. On investit le Quick pour le "repas" de midi.

Mes deux derniers, 4 et 6 ans tout frais, s'élancent dans l'aire de jeu. La climatisation est poussée on maximum, il fait frais, mais cela fait du bien.

-"Comment tu t'appelles? Moi c'est Ulysse, j'ai 4 ans".

Le gamin interpellé doit en avoir au moins huit. Il le regarde, surpris, et il répond. Je l'ai vu arriver il y a quelques minutes, il y a pléthore de bambins et de jeunes, qui s'ébattent dans la cage à enfants, et jusqu'ici, aucun enfant ne s'est adressé la parole. Une sorte de communication non verbale s'est installée, mais pas de vraies conversations de jeux. Et quand des jeux plus délicats se construisent, souvent entre filles, il n'y a pas de présentations. Un étrange anonymat.

Et tout à coup, mon petit garçon qui n'a jamais été à l'école, qui est sensé, au regard de la société, être moins sociable que les autres enfants, scelle ce moment de jeu d'une individuation marquée.

-"Comment tu t'appelles?".

Quel est ton nom? Qui es-tu en tant qu'individu particulier?

Plus tard, les enfants crapahutent sur un grand crabe en bois et un gigantesque bateau, échoués tous les deux au bord de la plage. Une petite fille aborde Héloïse. Elle est pétillante, et accoste tous les enfants présents pour partager ses jeux.

Tout à coup, Héloïse, qui joue avec elle, s'interromp et la regarde.

-"Comment tu t'appelles? Moi, c'est Héloïse"

Les parents ne sont pas loin. La gamine cesse le jeu et les regarde, elle baisse la tête. Elle semble affreusement gênée, ce qui est surprenant, vu la facilité de son contact avec les autres. La maman intervient:

-"Allons, tu ne connais pas ton nom? Allez, dis-le!"

Dire son prénom semble frappé d'interdit. Seul les cercles familiaux et scolaires, des milieux non choisi par l'enfant, autorisés à véhiculer le grand secret. Ce qui marque l'homme du sceau de son humanité: être nommé et nommer autrui n'apparaît pas à l'enfant scolarisé comme un acte de socialisation autorisé.

Etrange, interpellant.